J'ai commencé cet ouvrage improbable il y a peu, d'une infinie richesse, d'une grande intelligence, d'une acuité essentielle. Tout photographe devrait s'en emparer parce qu'il rend compte en tout premier, du désir et du temps, de l'événement proprement de l'écriture photographique et de son aventure, ce qui advient lorsqu'on se place dans une perspective contemporaine, poétique, picturale, littéraire, et qu'il s'agit d'écrire avec la lumière, mais une fois la culture occidentale traversée, quand au matin, le peintre, le philosophe, l'écrivain, s'unissent au photo-graphein... Didier raconte: au terme d'une longue marche, cet oeil intérieur doit s'ouvrir pour cueillir une silhouette s'enfonçant dans un cimetière, un paysage, tout sujet de sa photographie se commuant dans l'impression d'envol, dans une folle intimité... Dépasser le temps, faire parler le rêve au delà des yeux fertiles, dans une paix immémoriale et un tremblement.... Le photographe cherche à voir déjà en lui, à prendre conscience de ce qui s'établit par son regard, et tout son corps, pourrait-on ajouter, est photographiant. Photographier est une prise en compte de la double réalité -soi et le monde, rapports dialectiques- en un seul acte, sur quelques instants...Recueillir la lumière et la passer constitue un premier temps, puis dépenser l'espace, le couvrir à pied, se préparer intérieurement, ouvrir le vide, fermer les yeux, puis rece-voir, cette présence pour sentir en soi le monde dans son harmonie.... Au passage de cette pratique, Didier raconte Israël dans sa terre, situe les événements historiquement, mais toujours immergé dans son actualité d'artiste, sa problématique créative, démiurgique et , je crois, assez "camusienne". Il serait trop simple de s'arrêter là, c'est ce qui le dépasse effectivement, l'interroge, le rend à son secret, convoque le mystère et surtout nourrit ce dialogue intérieur exigeant, clair, évocateur où une parole libre cherche à signifier la présence, l' équilibre, l'harmonie. Il faut naître au paysage mouvant qui l'habite, et qu'il rêve...pour co-naître, mais en règle... La matière vivante de ce livre , ce qu'il s'y dit, est assemblée en une conversation intérieure, d'une honnêteté parfaite et actuelle...Le lecteur est assis à côté du conteur, il reçoit une part intelligible de son travail et de son pain, nous sommes l'ami, le confident, le compagnon (Pasolini) et cette position d'écoute, fraternelle avant tout, dit le déclic de l'obturateur, métronome du langage, pulsation de ce temps intérieur. Là où se découvre ce ciel intérieur, se fait le dialogue entre la vie et l'action.. J'aime à croire que "courir au puits écouter sa voix" est toujours un jeu d'enfant, un rite de passage, une expérience initiatique. C'est pourquoi je ne vois aucune mélancolie, ni aucune tristesse chez le photographe, bien au contraire... une forme de joie panthéistique radiante mais silencieuse, immanente, une forme d'ascension solaire vers l'unité ( marcher, aller au bout d'un chemin...) . Le constat du monde ne constitue pas un repoussoir, mais s'assume comme un "pré-texte" où le jeu l'emporte contre le silence évoqué si notablement dans ces chroniques, mais du côté du mystère (l'éternel qui suis je?) et il faut alors tout ce silence intérieur pour laisser advenir dans l'oeil et pouvoir cueillir le temps de l'image, celui de l'espace de sa narration, une humilité digne et contemplative, active et prégnante, témoignage des traces que le réel offre en support de la vision intérieure objectivée. Un Palimpseste se crée à ce moment par l'évocation in situ, dans le topos photographique de ce moi écrivant la lumière et le temps, une alliance entre cet être là (le hic et nunc) et son renvoi aux partages ancestraux évoqués par le lit des paysages et du flux de la vie qui coule, vase antique et sacré d'une histoire du sacré et des fondements des trois religions. Qui parle finalement par ces photographies rapportées d'un si long voyage? On voit bien l'interrogation de l'homme moderne face à ces questions ancestrales et pourtant si actuelles? Un Noème... selon Husserl -définition: Selon Husserl, le noème serait l'objet « intentionnel » des actes de conscience, (et non pas : l'objet « en soi »), donc un objet de conscience comme tel. Le noème est une composante idéelle du vécu [réf. nécessaire]. Au cœur du concept de noème, on trouve le « sens ». Et c'est pourquoi, le livre, nous touche dans son déploiement, en retour des éléments psychologiques, des notations de mouvements, de couleurs et de temps, de vécus,d'intentions et de puissances d'évocations. Toute une matière vivante est à l'oeuvre, une Materia Prima indéfectible se donne au lecteur dans une générosité intrinsèque et forcément contributive. On le voit, pour Didier Benloulou, le don est Primordial et enchanteur. Merci de cet ouvrage si précieux.  Pascal Therme

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